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L’âge d’or : les destinées de la "Francia Media"

rédacteurs-historiens : Claire Benlakhdar, Jean-Paul Mathieu ; volet politique : Paul Gauny

L’Age d’or de Verdun aux Xème et XIème siècles.

Avec le traité de 843, Verdun se retrouve projeté aux avant-postes d’un espace politique « d’entre deux », qui, faute de mieux, portera le nom de son roi, Lothaire II. Or, cette Lotharingie, qui avait été le berceau d’une dynastie prestigieuse, le noyau dur, le centre de décision d’un grand Empire, à vocation universelle, devenait le ventre mou d’une entité politique, mal dessinée, inconsistante, la proie convoitée de deux prédateurs voisins, toujours fascinés par le mirage impérial. En réalité, le sort de ces pays intermédiaires, sans cohésion, dépendait du rapport de force entre les deux royaumes voisins, bien mieux dotés en ce qui concerne la géographie. Or, ces deux états ont eu tendance à se tourner le dos. Ils n’ont pas unis leurs forces contre les invasions normandes et hongroises.
Par ailleurs, quand arrive le moment de se choisir un roi, la puissance pèse plus que la naissance, les services rendus plus que les titres héréditaires. Les chefs de l’aristocratie l’emportent alors sur les descendants de Charlemagne : le duc de Saxe à l’Est, le duc de France à l’Ouest. En Germanie, où la dynastie carolingienne s’est éteinte en 911, le trône est occupé par Henri I, « l’Oiseleur », bien décidé à maintenir le pouvoir dans sa famille. En « France », par contre, la révolution dynastique se traîne durant plus d’un siècle avant d’aboutir : les derniers carolingiens toujours soucieux de reconquérir les terres lotharingiennes de leurs ancêtres doivent affronter les « Robertiens », ducs de France, bien plus réalistes. Finalement, on en arrive au démantèlement de la Lotharingie.

L’avance prise par la Germanie va avoir des suites d’une portée considérable. En moins d’un siècle, tandis que le royaume de l’Ouest se débat au milieu des guerres civiles, celui de l’Est remporte deux succès décisifs : l’acquisition de toute la Lotharingie en 925 et l’attribution de la couronne impériale à Otton Ier, roi de Germanie. Le traité de Verdun n’est plus respecté dans sa lettre et dans son esprit. L’équilibre qu’il avait réalisé est rompu(le comté de Verdun garde cependant sa frontière d’Argonne fixée en 843). Or, si Otton avait ramené l’Empire en Allemagne, c’est qu’il avait la puissance, et c’est parce qu’il avait la puissance que le Pape Jean XII lui avait conféré la succession de Charlemagne. Par contre, les Carolingiens qui se maintiennent dans le royaume de l’Ouest au Xème siècle, sont de bien pauvres sires, dont l’autorité est battue en brèche par la haute aristocratie et la menace plane sur eux d’être vassalisés par les souverains germaniques.

En 959, Brunon, frère d’Otton Ier , archevêque de Cologne, jugeant la charge trop lourde, divise la Lotharingie en deux duchés. Il se réserve le gouvernement de la Basse-Lorraine au Nord (pays allant des Pays-Bas au Luxembourg), et confie le gouvernement de la Haute-Lorraine (ou Mosellane) à Frédéric, Comte de Bar et de Chaumont. Le nom de Lorraine allait bientôt s’appliquer uniquement à cette Haute-Lorraine, dont les trois évêchés font partie. Situé en zone frontière, Verdun devient alors un enjeu important dans la compétition entre « France » et Germanie.

Les Rois carolingiens de « France » tentent leur chance en 978 et en 985, Lothaire parvient à s’emparer de Verdun. Mais ce succès est sans lendemain, car en 987, le fils de Lothaire, Louis V, est tué au cours d’une partie de chasse. N’ayant pas d’héritier direct, les Carolingiens disparaissent du paysage politique français. Elu roi de France en 987, le Robertien Hugues Capet cède notre cité à l’Empire germanique. Vassal de l’Empire, le comté-évêché de Verdun connaîtra alors la brillante période de l’Eglise impériale.

Elément d’universalité, le christianisme au Moyen-Age unissait les hommes que le nationalisme ne déchirait pas encore. Il était l’élément structurant la société. De son côté, l’Eglise, très puissante, était fondamentalement liée à l’Empire dont elle confortait la légitimité. Cependant, l’idée que l’Empire devait être le seul organisme temporel dans lequel, grâce à l’Eglise et au christianisme, les ethnies et les cultures s’harmoniseraient en toute quiétude, se heurtait à des forces de désintégration agissant de plus en plus fortement sans beaucoup de possibilités de les contenir. A Verdun comme ailleurs, l’Eglise ne pouvait éviter la contagion du virus féodal. Toute l’histoire de cette période est marquée par l’intégration de l’Eglise dans la féodalité. La fonction épiscopale se sécularise dans le cadre féodal.

En une époque d’usurpations généralisées, l’Empereur avait intérêt à placer à la tête des comtés des vassaux fidèles, n’ayant pas les moyens de reconstituer une quelconque Lotharingie. Par leur autorité morale, leur capacité à promouvoir la vie religieuse, mais aussi par le caractère « en principe pacifique » et surtout viager de leurs fonctions, les évêques présentaient toutes les garanties de fidélité, en un temps où les charges administratives évoluaient vers l’hérédité. Or, ces choix des Empereurs se sont révélés tout à fait remarquables. Avec sa brillante série d’évêques saxons, souabes, bavarois - tels que Bérenger, Wigfrid, Haimon, Rambert, Thierry -, cette Eglise impériale connut une flamboyante vitalité spirituelle, un foisonnement d’initiatives religieuses et de réformes, un exceptionnel rayonnement culturel et architectural, sur fond de prospérité économique.

Mais ce système impérial exposait nos évêques à des contestations et des conflits. En conférant à la fois l’anneau ( au spirituel) et la crosse (au temporel) aux évêques, l’empereur usurpait une prérogative essentielle du Saint-Siège. L’affrontement était inévitable. Il se radicalise avec l’Empereur Henri IV et le Pape Grégoire VII, qui en 1075 avait formellement condamné l’investiture laïque des évêques (et autres clercs). Cette querelle « au sommet » (entre les deux pouvoirs), dite « des Investitures », retentit à Verdun sous la forme d’un profond malaise, et finalement de division du clergé. Fidèles au Pape, les moines de Saint-Vanne durent s’exiler, quant à l’évêque Thierry qui devait tout à l’empereur, il n’avait pas les moyens d’abandonner sa cause. Durant toute sa vie, il fut déchiré entre ses deux fidélités, et pour tout compliquer il dut comme ses prédécesseurs s’engager dans une lutte pour la maîtrise du temporel. Comme leurs homologues de Metz et de Toul, les évêques de Verdun ne sont pas seulement les maîtres d’un diocèse (au spirituel), mais encore ils partagent avec le chapitre-cathédral, la juridiction sur un temporel désigné sous les noms d’ « Evêché » ou encore de « Verdunois ». Ils sont de ce fait exposés à la contestation des comtes laïcs de la Maison d’Ardenne, qui avaient réussi à rendre leur fonction héréditaire. Contraints de défendre la légitimité de leurs droits régaliens sur le Comté de Verdun, les évêques des Xème et XIème siècles devront alors affronter quatre générations de Godefroi d’Ardenne pour la maîtrise de ce temporel. Se référant à un diplôme qui aurait été donné par l’Empereur Otton III à l’évêque Haimon en 990, les évêques prétendaient être les maîtres du Comté ou du moins d’avoir seuls le droit de nommer un voué laïc de leur choix pour assurer les tâches profanes (militaires, judiciaires, administratives), mais à titre viager seulement, ce que contestent justement les comtes qui s’efforcent de donner à leur fonction un caractère dynastique.
Le premier document qui mentionne l’existence d’un comte laïc à Verdun date de 951. Il s’agissait de Godefroi dit « le Captif » car il avait été fait prisonnier dans cette guerre qui avait permis à Lothaire de s’emparer de Verdun en 985. Libéré en 987, il cède le pouvoir comtal à son fils Frédéric en 995 ; et après son entrée en religion (à Saint-Vanne), ce pouvoir est assumé par son frère Godefroi jusqu’à sa mort en 1023, puis à son autre frère Gozelon. En réalité, l’exercice du pouvoir glissa rapidement dans les mains de son fils Godefroi surnommé « le Barbu ».

Ce personnage est bien le représentant typique du Grand Seigneur féodal de ce temps : à la fois fougueux guerrier, cruel et généreux, mesquin et magnifique. Sa politique consiste à récupérer toutes les fonctions et tous les biens de sa famille, mais aussi d’en acquérir d’autres, ce qui le conduisit à entrer en rébellion contre l’Empereur et son représentant, l’évêque de Verdun. C’est la raison pour laquelle l’évêque Richard reçoit l’ordre de l’Empereur de nommer un autre voué. Très prudemment, l’évêque diffère cette nomination car « le Barbu » a pris les armes et s’apprête à en découdre. Sur ce, l’évêque meurt en 1046 et son successeur Thierry le Grand préfère négocier afin de rejeter sur Godefroi la responsabilité de la rupture ; mais on a affaire à un dialogue de sourds. Aussi, après avoir incendié Nimègue, Godefroi s’empare de Verdun le 25 octobre 1047. Il mit le feu à la ville et malencontreusement l’incendie se communique à la cathédrale (construite en 990). Cette catastrophe avait suscité beaucoup d’émotion et provoqué un vaste élan de solidarité. Finalement l’étendue même du désastre permit à l’évêque de reprendre l’avantage.
Si Godefroi conserve ses fonctions à Verdun, c’est au prix d’une repentance sincère et spectaculaire, de la restitution des biens dérobés et des dédommagements consentis pour la reconstruction de la ville et de la cathédrale. Revenu à Verdun, après avoir guerroyé sous d’autres cieux, Godefroi meurt en cette ville en 1069 et il est inhumé à la cathédrale. Son fils, Godefroi « le Bossu », qui avait épousé la Comtesse Mathilde de Toscane, lui succède. Son action laissera peu de traces à Verdun car elle fut écourtée par son assassinat à Anvers en 1076.
Mort sans postérité, le Bossu avait choisi pour héritier son neveu, Godefroi de Bouillon ; mais Mathilde, forte d’une charte de Thierry de 1082, revendique l’héritage de son mari. Le conflit ne pouvait être évité, d’autant plus que les deux adversaires s’opposaient également dans la querelle du Sacerdoce et de l’Empire. En effet, contrairement à Godefroi, fidèle à l’Empereur, la comtesse avait rallié le parti du Saint-Siège. Après une campagne en Lorraine en 1086, Godefroi revient en force, bien décidé à recouvrer son bien. Il s’empare de Stenay, ville ayant été cédée à l’évêque par la Comtesse. Thierry vole au secours de Stenay, mais après un combat dur et indécis, l’évêque fait volte-face. Il se réconcilie avec Godefroi de Bouillon aux dépens de la Comtesse, dont les biens sont confisqués à l’exception toutefois des biens cédés antérieurement par Mathilde à l’évêque. Par ailleurs, l’évêque accepte de ne reconnaître comme comte qu’un membre de la famille d’Ardenne. Quant à Richer, qui succède à Thierry le Grand, mort en 1089, il doit déjouer une tentative d’attaque sur Verdun.

Finalement, le contentieux entre Evêque et Comte laïc est réglé en 1096, lorsque Godefroi de Bouillon, devant s’équiper pour la croisade (la première) cède ses droits sur Verdun à l’évêque. Ce dernier confie alors l’avouerie à Thierry, comte de Bar. Ces comtes de Bar allaient alors tenter de réaliser à leur profit ce que les « Ardennes » n’avaient pu réussir : faire du comté épiscopal un bien propre, et leur avouerie, une fonction héréditaire. Il n’y parviendront pas davantage.

-  Bibliographie :

Histoire de Verdun, A.Girardot, Privat
Histoire de Verdun, Edition Serpenoise, 1991
Histoire ecclésiastique et civile de Verdun, N.Roussel
Histoire de Verdun et du pays verdunois, A.Clouet
Dossiers documentaires meusiens, n°24
La querelle des Investitures dans les évêchés de Metz, Toul et Verdun, A.Dantzer
L’Abbaye Saint-Vanne, Saint-Airy, etc., M.Souplet.
Les comtes de Verdun des XIème et XIIème siècles, J.-F. Evrard
Carolingiens et post-Carolingiens, CDU
France et Allemagne, Gaston Zeller

-  Dossier Historique complémentaire


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Age d’or : volets culturel et politique
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